Le
dimanche 25 août 2002
Bouliane et Lesage : deux réussites
Claude
Gingras
La Presse
Heureuse
diversion dans le monde de la musique contemporaine: enfin, se dit-on, quelqu'un qui écrit pour autre chose que les percussions,
encore les percussions, toujours les percussions, enfin quelqu'un qui ose même s'intéresser à cette noble combinaison piano-violon-violoncelle
illustrée par les plus grands compositeurs du passé.
Hier
après-midi, au concert de clôture du petit festival Jusqu'aux Oreilles, de la Cathédrale anglicane, ils étaient même deux,
deux Québécois, à nous proposer leurs travaux pour trio: Denys Bouliane et son cadet Jean Lesage. Et c'est le jeune Trio Fibonacci,
spécialiste de la musique actuelle qui, si souvent en tournée à l'étranger, avait, pour ce rare engagement ici, la responsabilité
de faire connaître ces travaux.
Le
Fibonacci avait même commandé l'une des oeuvres, celle de Bouliane; il en donnait hier la création et la reprendra mercredi
soir au Domaine Forget lors des «Rencontres de musique nouvelle» du NEM.
Les
informations précédant le concert ne mentionnaient que le Bouliane, mais le programme comprenait aussi une oeuvre de Jean
Lesage. Exceptionnellement, l'auditoire de quelque 100 personnes était placé non pas dans la nef mais dans le choeur même
de la cathédrale, autour des exécutants.
Le
concert commence bien. Comme c'est souvent le cas chez Jean Lesage, le titre est humoristique: Mauvais temps. La pièce le
sera aussi, grouillant d'un humour qui invente constamment. Résultat: une sorte de collage où voisinent tonal et atonal, où
flottent des échos de Mendelssohn et de Schnittke ou même une petite valse, un feu roulant où parfois chacun semble jouer
quelque chose sans aucun rapport avec ce que les deux autres jouent. Brillant, amusant. Simplement un peu long: cela se répète
après 8 ou 9 minutes... et il y en a pour 12.
Les
informations pré-concert indiquaient que la pièce de Denys Bouliane, Qualia sui, puise à la philosophie et à la phénoménologie.
On peut ignorer ces détails, comme on peut faire abstraction de toutes ces indications de «couleurs» qui truffent la partition:
«turquoise, avec une douce énergie», «à nouveau poivre et acide», «virer graduellement au bourgogne». Cette littérature qui
fait un peu sourire évoque, bien sûr, Messiaen, et l'atmosphère de l'oeuvre va jusqu'àrappeler le Quatuor pour la Fin du Temps.
Bouliane
a cependant assez de métier pour intégrer ces éléments à son propre langage. En fait, il n'emprunte pas les formules de Messiaen
(laissant cela à certains de ses collègues québécois) mais s'inspire plutôt de son esprit, et ce pour aller plus loin encore.
Son oeuvre en trois mouvements, qui totalisait hier 33 minutes (la partition suggère environ 28), est très travaillée rythmiquement,
très recherchée au plan harmonique et sonore, très intellectuelle, très difficile à jouer... et, pour toutes ces raisons,
passionnante à écouter. Je crois même qu'il s'agit d'une grande oeuvre.
Il
faut dire aussi que les deux compositeurs (seul Lesage était présent) furent magistralement défendus par les Fibonacci, donc
chacun est un interprète aussi totalement engagé qu'un technicien absolument prodigieux.
TRIO FIBONACCI - André Ristic, pianiste, Julie-Anne Derome, violoniste, et Gabriel Prynn, violoncelliste.
Hier
après-midi, Christ Church Cathedral. Dans le cadre du festival Jusqu'aux Oreilles / Up To Your Ears. Reprise: mercredi, 20h30, Domaine Forget, de Saint-Irénée.
Programme:
«Mauvais
temps» (2002) - Jean Lesage
«Qualia
sui» (2001) (création) - Denys Bouliane